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réfléchi comme dans des miroirs. Rien de plus clair pour le civilisé qui se donne la peine de réfléchir. L'enfant des villes reconnaît très tôl' aujourd'hui que le petit visage qu'il voit dans

partie. Au surplus, son équivalent dans les dialectes gallo-romans de Belgique s'applique à l'iris entier, et ceux qui les parlent ne distinguent pas par un mot spécial le trou de l'iris, ce qui est bien, je pense, le vieil usage français. Le sens premier du mot résulte d'ailleurs de la comparaison qui lui a donné naissance. La langue française a donné à l'iris le nom du petit fruit bleu-noirâtre du prunellier, parce que les habitants de la Gaule ont toujours été en majorité des bruns et des noirs et qu’un iris très pigmenté ressemble à la petite prune sauvage, et par sa dimension, et jusqu'à un certain point par sa couleur; au surplus, si on lui donne ce sens premier, la désignation française se présente comme une cousine germaine des désignations germaniques de l'iris : « étoile de l'ail » (all. augenstern) et « pomme de l'æil » (all. augapfel, flamand oogappel), la première de ces désignations s'expliquant par les rayons partant du trou de l'iris comme du moyeu d'une roue, la seconde dérivant de la comparaison de l'iris à un petit fruit de couleur plutôt pâle, ce que je suis fort tenté de comprendre par ce fait que, les hommes blonds ayant les yeux clairs, les langues parlées par des hommes blonds ont vu dans l'iris une petite boule verdâtre, alors que les langues parlées par des hommes bruns y voyaient une petite boule noire. J'ajouterai à ce qui précède l'observation suivante : Dans les yeux foncés on distingue mal le trou de l'iris du reste de l'iris, d'où cette conséquence que dans les langues parlées par des peuples aux yeux foncés, plus aisément que dans les autres, le nom admis pour le trou de l'iris peut désigner l'iris entier et vice-versa. Le latin n'a pas de nom spécial pour l'iris : le mot pupilla désignant la petite figure qu'on voit dans le trou de l'iris peut servir à désigner l'iris entier; le phénomène inverse se produit en français moderne: le mot prunelle, nom de l'iris, peut servir à désigner le trou de l'iris. Pour conclure, je justifie ma terminologie comme il suit : Mon français littéraire s'inspirant des dialectes gallo-romans de Belgique, je donne à prunelle le même sens qu'au wallon purnal, sens que ce dialecte a mieux conservé que le français littéraire, tel du moins que celui-ci est décrit par les dictionnaires.

1) J'ai pu observer une date; à l'âge de vingt-deux mois, en août 1904, ma petite fille s'est, pour la première fois, reconnue dans les yeux de sa bonne. Celle-ci la tenait debout sur son giron, les yeux dans ses yeux, lorsque la petite s'écria : Mame yeux Nènène « Mamé (c'est le petit nom qu'elle se donne) (est) dans les yeux d'Hélène »; la bonne ne lui paraissant pas comprendre, l'enfant répéta plusieurs fois sa phrase. Lorsque la bonne, ayant enfin compris, s'avisa de fermer les yeux, la petite dit à l'instant : Mamé papė « Mamé (est] cachée », en employant l'expression dont elle se sert, ou bien quand, ouvrant l'armoire à glace et regardant derrière la porte, elle est très étonnée de ne plus se voir, ou bien quand ma femme retourne le médaillon où se trouve son premier portrait. Aucun des raisonnements de ma petite fille n'a pu être fait par le primitil, parce qu'il n'avait pi médaillon à photographies, ni armoire à glace.

Ja pupille de son frère, ressemble à son visage à lui, visage qu'il a souvent contemplé dans des miroirs et dont il a ainsi appris à distinguer les traits. Demande-t-il une explication ? Il est aisé de lui faire comprendre que les pupilles de l'homme sont de vrais miroirs. Il suffit de lui montrer une lorgnetle de théâtre enveloppée de sa gaine, mais avec le couvercle ouvert, et de lui dire de regarder les deux grandes lentilles. « Ton visage, lui dira-t-on, est plus grand dans les gros yeux de la lorgnette que dans les petiles pupilles de ton frère, parce que ce sont de plus grands miroirs; mais c'est pour la même raison que tu te vois dans les deux cas; la pupille est un petit trou recouvert d'une chose transparente et polie comme le verre, et c'est le fond obscur de l'intérieur de l'æil, qui, de même que le fond obscur de l'intérieur de la lorgnetle, produit le même effet que le tain d'une glace », Ce qu'un Européen de dix ans peut observer avec exactitude et comprendre assez correctement, l'humanité est restée fort longtemps sans le bien observer et sans le bien comprendre. Le primitif qui voyait son visage dans la pupille d'un autre homme, ne pouvait, en effet, reconnaître, en premier lieu, que ce visage était le sien, en second lieu, qu'il y avait là une image analogue à une image vue sur la surface d'une eau. Il ignorait d'abord l'aspect de son propre visage. La surface polie d'un lac ou d'une source était l'unique miroir pouvant lui donner une idée exacte de ses traits; mais une superstition, la crainte de voir un esprit ou un animal venir du fond de l'eau lui enlever son âme-image-, lui défendait de les y contempler; s'il s'exposait à ce danger, il ne devait agir qu'avec beaucoup de crainte et ne pas rester assez longtemps pour se figurer nettement à quoi il ressemblait'. A supposer même que cette superstition n'ait pas été

1) Sur cette superstition, cp. Frazer Golden Bough1, 292-3.

2) En corrigeant l'épreuve de cette page, je crois bon de faire remarquer que le primitif n'a pas dù observer l'image vue dans la pupille avec beaucoup plus de soin que l'image vue dans l'eau. Je m'explique. La croyance au mauvais æil, - et je pense bien prouver au cours du présent article qu'elle n'est qu'une conséquence de la croyance à l'âme pupilline —, est universelle et doit être considérée comme fort ancienne. Le primitif ayant dû très tôt, pour cette raison, craindre de regarder de près l'ail d'un animal ou d'un homme, il est à

aussi ancrée et aussi universelle que je viens de l'admettre, et que, par conséquent, le primitif ait acquis, grâce au miroir préhistorique de l'eau, une idée assez précise de ses traits pour les reconnaître dans la pupille d'un autre homme, il n'aurait pu penser à identifier l'image de sa tête vue dans une eau et l'image de sa tête vue dans une pupille. La figure qu'il voyait dans l'eau était pour lui son ame image, un double exact de son corps, dont elle avait, ou à peu près, toutes les proportions. Le reflet de la tête d'un homme dans la pupille d'un autre homme étant environ cent fois plus petit que le reflet de la même tête dans l'eau, le primitif ne pouvait songer à reconnaître dans un si petit visage une forme de la tête de son âme image, laquelle était pour lui de grandeur naturelle. Au cas même où il aurait reconnu qu'il n'y avait dans les deux images que des proportions différentes de la même image, il ne lui serait pas venu à l'idée de comparer la pupille à une eau, puisque, pour lui, la pupille ne pouvait être qu'un petit trou noir, tandis que la surface d'une eau était, malgré sa transparence, une réalité aplatie sur laquelle son âme image pouvait s'étaler comme la feuille d'un nénuphar'. Si l'on tient compte de tous les aspects sous lesquels s'est présenté au primitif le phénomène, pour nous si simple, du miroir de la pupille, on comprendra combien inévitable était l'explication qu'il en a donnée. Pour lui, de même que pour tous les non-civilisés de notre époque, il y avait dans l'ail de l'homme un petit être humain de proportions très réduites qui

présumer que depuis fort longtemps, dans toute société non civilisée, les enfants seuls, parce qu'ignorant encore la croyance au mauvais cil, pensent à consulter le miroir de la pupille.

1) On ne doit pas oublier que la cause du pouvoir de réfraction de la surface d'une eau n'a pu être soupçonnée qu'à partir du jour où un artisan a vu son image dans la plaque de bronze qu'il venait de polir, d'où la possibilité de concevoir l'idée abstraite de surface polie, et je dis possibilité, parce que, pendant longtemps, l'homme, ne comprenant pas l'image se produisant dans le miroir, a reporté sur cette image toutes les superstitions relatives à l'image se formant sur la surface d'une eau, ainsi que je l'expliquerai dans un autre paragraphe de mon livre.

2) Sur l'idée que le primitif s'est faite de l'âme oculaire de l'animal, cp. la note 4 de la page 10.

venait parfois pousser sa tête dans le petit trou noir de la

pupille. Le meilleur témoignage de cette ancienne croyance se trouve encore dans les langues des peuples civilisés où l'image vue dans la pupille, – puis, par extension, la pupille elle-même et parfois aussi la prunelle' -, s'appelle : « petit homme», « petit enfant », « petite fille : » ; il n'y a guère ici d'exception que dans la langue française qui a perdu la désignation spéciale», ce qui me force, pour la clarté de ce qui va suivre, à me servir d'un mot d'un nouveau,

pupilline –, qui me parait d'ailleurs

1) Voir fin de la note de la page 2. Il est remarquable qu'un texte sanscrit au moins, – Çatapatha Brahmaņa 12, 8, 2, 26 = 13, 4, 2, 4 - , distingue soigneusement la pupille de la prunelle : « il y a, dit-il, trois parties dans l'eil : le blans, le noir et la fillette »,

2) Voici une liste de ces désignations : « petite fille » (kanînaká ou kanînikå en sanscrit, pupula ou pupilla en latin), « fillette » (rópn en grec), « petite fille de l'æil » (niña del ojo en espagnol, menina do olho en portugais), « enfantelet » (kindlein en allemand), « petit garçon » (kanînakas en sanscrit), « petit homme » (männlein en allemand), « petit homme de l'ail » (en hébreu dans Deuteronome 32, 10 et dans Proverbes 7, 2), « petit homme de la fille de l'æil » (en hébreu dans Psaumes 17, 8), formule que je crois devoir expliquer comme il suit : Les ancêtres des Hébreux, ou certains de leurs ancêtres, ont attribué le sexe féminin à la petite figure apparaissant dans la pupille (= trou de l'iris); ils ont ensuite donné le nom de la petite figure à la pupille où elle apparaissait ; l'expression fille de l’æil a pris alors le sens exclusif de pupille; c'est avec cette valeur qu'elle se trouve, isolée, dans Lumentations de Jérémie (2, 18), où les mots que la fille de ton æil n'ait point de repos veulent dire : ne cesse de pleurer, ce qui implique la croyance que les larmes viennent de l'intérieur de l'ail et s'échappent par le trou de l'iris, c'est-à-dire, par la pupille pour parler français, par la « fille de l'ail » pour parler hébreu. Ayant ainsi donné le sens précis de pupille à fille de l'ail, l'hébreu a pu attribuer le sexe masculin à la pupilline, d'où dans Psaumes 17,8 une expression équivalant à « petit homme de la pupille ». Il n'est pas inutile de remarquer que la désignation « petite fille » se rencontre spécialement dans des régions où depuis fort longtemps on attribue à l'âme le sexe féminin. La relation entre les deux faits me paraît la suivante : la désignation petite fille doit venir de fillettes jouant à se regarder les yeux, Elle aura été préférée à cause du genre féminin qui, avec ou sans raison, était donné à l'âme souffle (vuxn, anima).

3) Voir la note de la page 2.

4) Je forge ce mot en m'inspirant du sens premier du latin pupilla, – voir note 2 de cette page sens que ce mot n'a perdu que le jour où les médecins du moyen-âge l'ont introduit dans nos langues, — voir note de la page 2 -, en ne lui accordant plus que le sens second d'ouverture de l'iris. Ceux qui, à preinière vue, jugeraient mon néologisme intempestif, voudront bien essayer tout

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