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Nous ne croyons pas nécessaire d'indiquer les différences de détail qui existent entre le récit d'Ibn Batoutah, et ceux des historiens persans, la plupart plus récents1. Outre que ces différences ne sont généralement pas d'une grande importance, elles ont été en partie signalées par M. Lee, dans ses notes2. Le même savant a eu soin de faire remarquer d'autres points sur lesquels notre auteur est parfaitement d'accord avec Firichtah3. Il nous serait facile de multiplier ces rapprochements. Mais nous croyons qu'il suffit, pour faire sentir toute l'importance du récit d'Ibn Batoutah, de rappeler que celui-ci a puisé ses renseignements sur les lieux mêmes, et qu'il cite commeson principal garantie grand jugedel'Hindoustan. D'ailleurs, il est probable que, pour ce qui concerne les événements accomplis depuis la mort du sultan Balaban, c'est-à-dire pendant la période d'environ un demisiècle qui précéda son entrée dans l'Inde, lbn Batoutah a pu en recueillir les détails de la bouche de témoins oculaires. II lui arrive plus d'une fois de rapporter les propres paroles de témoins de cette espèce4. Un détail qui peut prouver combien notre auteur a été, en général, exactement informé, c'est ce qu'il ajoute (p. 178)

1 Alminhâdj ibn Sirâdj Aldjoùzdjàny, auteur des Tkabakâli Ndssiry, écrivait en 12 5g; Khondémîr mourut en 1534 • et Firichtah vivait encore en 1626.

'Voyez p. n3 et 118. Nous devons faire observer que le fils de Chems eddîn Altmicb, qui fut mis à mort par l'ordre de son frère Rocn eddîn, s'appelait Kothb eddîn et non Mo'izz eddîn, comme le dit Ibn Batoutah (p. 166). (Cf. les Thabakdti Nâssiry, fol. 3a5 r° et Firichlah, 1.1, p. 116, ligne avant-dernière.)

3 Voyez p. 119, n. 3; 120, n. 2; 124, n. 2 et 3, et, surtout, p. 12g, i3o,

'Voyez p. ig3 et 213.

à propos de l'entrevue qui eut lieu entre le sultan Mo'izz eddîn et son père, Nàssir eddîn, à savoir, qu'elle fut appelée la rencontre ou conjonction des deux astres heureux, et que les poètes la célébrèrent en foule. Ç)r Firichtah, qui place, il est vrai, cette entrevue sur le fleuve Sérou (Sareyou ouGoggrah), et non sur le Gange, et qui la met deux années après l'époque que semble indiquer Ibn Batoutah, cite un poëme qui fut composé à cette occasion par le célèbre émîr Khosrew Dihléwy, et qui porte le titre de Mesnéwy de h. conjonction des deux astres heureuxl. Si, pour les temps antérieurs à l'avènement de Mohammed ibn Toghlok chah, le^récit d'Ibn Batoutah, quoique intéressant et souvent plus détaillé que ceux des historiens dont les ouvrages sont à notre disposition, ne peut passer cependant que pour un écho fidèle des bruits qui avaient cours parmi les personnes instruites, à l'époque où il visita l'Inde, il en est tout autrement d'une grande portion de ce qu'il nous apprend touchant le règne de ce second empereur de la dynastie toghlokide. Notre voyageur a passé plusieurs années dans les Etats, ou même à la cour de ce souverain; les importantes fonctions de judicature dont il fut investi par lui le mirent en relation avec la plupart des personnages influents de l'empire; enfin, il accompagna le camp impérial dans plus d'une circonstance mémorable. On ne peut donc refuser à la plus grande partie de ce qu'il nous raconte sur les actions de ce prince, la confiance due à tout témoin fidèle et désintéressé.

1 T. I, p. i48. 149; Cf. Khondémir, t. III, fol. 10a V. Le même ouvrage d'émîr Khosrew est encore cité sous ce même titre, dans un passage du Khilàcet attéwârtkh, transcrit par M. Ed. Thomas, op. supr. laad., p. 127,!. 5.

Ibn Batoutah a prévu le sentiment d'incrédulité que pourraient exciter certains de ses récits touchant la munificence extraordinaire de Mohammed. Mais il a eu soin, à deux reprises, de protester de sa véracité, et cela dans les termes les plus forts, les plus énergiques '. D'ailleurs ce qu'il dit à ce sujet est pleinement confirmé, tant par les témoignages de Khondémîr et de Firichtah, que par celui d'un historien arabe contemporain, dont nous avons parlé dans la préface du premier volume (p. xu et xin ). On remarquera même que l'auteur du Méçâlic alabsâr, écrivain judicieux et exact, mais qui, n'ayant jamais visité l'Inde, tenait ses renseignements de voyageurs et de marchands, peut-être portés à l'exagération, se montre beaucoup moins modéré qu'Ibn Batoutah dans les chiffres qu'il assigne aux largesses du sultan, et dans les descriptions qu'il trace de la magnificence de ce souverain 2.

Nous nous bornerons à deux ou trois remarques pour ce qui concerne cette portion de l'ouvrage. Ibn Batoutah atteste qu'il a été présent à la rentrée de Mohammed dans sa capitale, au retour de quelques voyages; que, dans ces circonstances, trois ou quatre petites balistes, dressées sur des éléphants, lançaient aux assistants des pièces d'argent et d'or, que ceux-ci ramassaient. «Cela, ajoute notre auteur, commença au moment de l'entrée du sultan dans la ville, et dura jusqu'à son arrivée au château*». Une telle prodigalité peut paraître bien extraordinaire; et cependant Khondémîr affirme, d'après Dhiyaï

Voyez ci-dessous, p. 317 et a£3.

Voyez les Notices et extraits des mss., t. XIII, p. 181 à a 10 el 117 à 331. 'Ci-dessous, p. a38, 3g5, 3g6.

m. F

Bemy, auteur contemporain de Mohammed, que le jour où ce prince fit son entrée à Dihly, six semaines après son avènement au trône, ses trésoriers ayant chargé, d'après ses ordres, de robustes éléphants, de pièces d'or et d'argent, répandirent celles-ci sur l'assistance, et cela durant tout l'espace compris depuis la porte de Dihly jusqu'à celle du palais impérial '. Firichtah, qui répète ces détails, ajoute de plus qu'on jetait ces pièces de monnaie jusque sur les toits des maisons.

I] est question danslbn Batoutah ( page 3h 3) d'espions domestiques, que le souverain de l'Inde avait coutume de placer près de chaque émîr, quel que fût son rang. Firichtah nous apprend, en effet, que tel était l'usage d'un des prédécesseurs de Mohammed ibn Toghlok. « Le sultan 'Alâ eddîn, dit l'historien persan, établit des espions, de sorte que tout le bien et le mal commis par les habitants de la ville et du pays lui était parfaitement connu. Ce fut au point, que les conversations que les émirs et les hommes distingués de Dihly tenaient, la nuit, dans leurs maisons, avec leurs femmes et leurs enfants, l'empereur en avait connaissance dès le matin suivant.2 Quand un de ces personnages paraissait en sa

oJ.}»^ ij Mj fl-G)- Habîb assiyer, t. III, fol. 109 v°, 110 r°. Cf. Firichtah. t. 1, p. a36.

1 Nous ne pouvons nous empêcher de faire observer qu'un fait particulier, raconté par Ibn Batoutah dans le passage cité plus haul, semble confirmer d'avance cette assertion de l'historien persan, postérieur de plus de deux siècles et demi à notre voyageur.

présence, 'Alâ eddîn lui remettait un écrit comprenant les propos de la nuit1 ».

On remarquera dans ce volume (p. 258-270) un long et piquant récit des aventures d'un descendant de lavant-dernier khalife abbâcide de Bagdad, et du traitement magnifique qu'il éprouva de la part du sultan de l'Inde. Ici encore les assertions de notre auteur sont pleinement confirmées par Firichtah, dans lequel nous lisons ce qui suit : « Makhdoûm Zâdeh2, de Bagdad, lequel, en apparence, était de la famille d'Abbâs, étant arrivé dans l'Inde, l'empereur sortit à sa rencontre jusqu'à la petite ville de Pâlem, lui donna deux cent mille tengah, un district, le kiosque de Sîri, tout le revenu des terres comprises dans l'enceinte de la citadelle, et, enfin, plusieurs jardins. Toutes les fois que Makhdoûm Zâdeh venait le voir, le sultan descendait de son trône, et après être allé quelques pas au-devant de lui, il le faisait asseoir à son côté sur ce trône, et lui témoignait la plus grande politesse3».

Un reproche que l'on est en droit d'adresser à Ibn Batoutah, c'est d'avoir raconté à peu près au hasard, et sans suivre la succession chronologique des événements, les révoltes et les calamités auxquelles l'Inde fut en proie sous le règne de Mohammed. Ce manque d'ordre est d'autant plus regrettable, que nulle part on ne trouve de date qui vienne aider le lecteur à se reconnaître au milieu de ce récit, d'ailleurs si curieux. Pour remédier, autant que possible, à ce défaut, nous avons cru devoir

1 Firichtah, t. I, p. 190, ligne a et suiv. 1 On voit dans Ibn Batoutnh , p. il\U, que tel était le titre hononfique de ce personnage. 5 T. I, p. 2^9, a5o.

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